RDC: Suite aux cautions élevées, plusieurs femmes hésitent de postuler lors des élections ( Enquête)
En RDC, le paiement de la caution est parmi les conditions exigées pour la recevabilité des candidatures à la députation nationale. L’article 10 de la loi électorale dans son alinéa 10 stipule que ; «la déclaration de candidature est accompagnée des différentes pièces notamment, celles relatives à la preuve du paiement des frais de dépôt de candidatures exigés ». Cette condition est imposée aux candidat(e)s tant indépendant(e)s ou ceux (celles) des partis politiques.
Le paiement de ladite caution est non remboursable. La loi portant mesures d’application de la loi électorale fixait les frais de dépôt de candidature à 1000 dollars américains pour les législatives de 2018 et 100 mille dollars américains pour les élections présidentielles. Une caution élevée qui bloque de nombreuses femmes dans leurs ambitions.
C’est le cas de Mme Jeannette Pembe que notre rédaction a rencontré. « Ma déception a été grande puisque je n’ai pas eu à réaliser mes rêves qui étaient de me lancer dans la bataille pour les dernières législatives nationales dans la circonscription de la Tshangu. Je me suis fait éliminée très tôt juste au dépôt de candidature vu que mon dossier ne contenait pas cette preuve de paiement de la caution de 1000 dollars », révèle Jeannette.
« Avec mon statut de candidate indépendante, il m’a été très difficile de réunir cette somme du coup avec mes économies faibles. Cependant, je m’étais très bien préparé sur terrain vu que je suis activiste et membre de la société civile et mobilisatrices des masses, n’eut été cette condition j’aurais pu obtenir des voix puisque ma base était assurée », regrette-t-elle.
« Toutefois je ne baisse pas les bras, avec cette expérience fâcheuse je me prépare déjà en conséquence pour être à la hauteur lors des échéances à venir et je continue avec mes activités de terrain pour garder le contact avec mes électeurs ; la lutte continue », conclut Jeannette.
Le cas de Jeannette relance le débat de la problématique de la caution comme obstacle de la participation féminine aux institutions électives.
Même au sein des partis politiques, des femmes connaissent le problème lié au manque de moyen pour déposer la candidature. C’est le cas de Marlène, membre d’un parti politique de la place, qui raconte son périple l’ayant conduit à l’élimination aux législatives dernières.
« J’étais inscrite sur la liste de notre parti politique comme candidate députée nationale. Nous avions des difficultés financières c’est pourquoi, la priorité a été réservée aux hommes bien positionnés vu leurs moyens financiers socialement », explique Marlène.
« En ce qui me concerne, sur les 1000 dollars, le parti ne m’avait remis que 400$ et je devrais compléter le reste, chose qui a été difficile pour moi. Malgré mon engagement politique au sein de mon parti, j’ ai été obligé de m’arrêter à mi parcours », regrette-t-elle.
« Je poursuis toujours avec le combat du parti, je ne me désengage pas, je milite pour que je sois aligné prochainement encore comme bénéficiaire des avantages du parti », affirme Marlène.
Jonas Tshombela de la Nouvelle société civile congolaise, affirme que des cas similaires sont légions surtout dans le Congo profond. Pour avoir mené un projet sur la participation féminine dans 9 circonscriptions du pays, à savoir, Masimanimba, Nyoki, Kikwit, Kenge, Boma, Matadi, Lukala. « Beaucoup de femmes qui s’étaient préparées pour les législatives nationales n’ont pas pu se présenter pour n’avoir pas réuni les frais relatifs au dépôt de candidatures », explique Tshombela.
« Environ 90 pourcent des femmes ayant manifesté des ambitions ont été disqualifiées », révèle-t-il.
Il déplore cette situation tout en imputant la responsabilité aux gouvernants qui ne favorisent pas l’émancipation de la femme congolaise. « Les élections demandent des moyens financiers, mais les femmes ont une économie faible par manque d’emploi, d’où ce SOS aux autorités d’améliorer le social de la population en général et celui de la femme en particulier », propose-t-il.
Poursuivant ses propos, Jonas Tshombela affirme que ; « la nouvelle société civile congolaise accompagne les femmes ayant des ambitions politiques sur les stratégies de conquête du pouvoir. Nous allons rencontrer avant les élections prochaines, les femmes qui ont été disqualifiées et celles qui ont des ambitions politiques pour les motiver à ne pas lâcher le combat ».
Lors des élections dernière en RDC, 448 femmes avaient postulé à la députation nationale, mais seulement 50 ont été élu soit 10,3 % des femmes sur le total de 500 députés que compte l’Assemblée nationale.
Me Belinda Luntadila, responsable du réseau 2 Congo, une organisation toujours aux côtés des femmes dans leur combat de représentativité, affirme que les frais de dépôt de candidature sont un véritable casse tête pour les candidates. « Sur 15 femmes formées par notre réseau aux échéances électorales dernières de 2018, seules deux femmes se sont présentées aux législatives, donc environ 98 pourcent des femmes ont désisté faute de moyen », explique-t-elle.
A la question de savoir si cette loi est discriminatoire, Me Belinda, en sa double qualité de juriste et de défenseur des droits des femmes affirme qu’il n ya rien de tel, la responsabilité revient a l’Etat qui doit revoir à la baisse des frais de dépôt de candidature pour permettre aux femmes de postuler en grand nombre, elle appelle l’Etat a évaluer son action à l égard de la femme congolaise . « Cette réalité est bien réelle pour la femme qui se présente en indépendante tout comme celle qui se présente sur la liste d’un parti politique », martèle-t-elle.
Réagissant à ce cas de figure, Me Adine Amokoko de CAFCO impute également la charge au gouvernement qui ne subventionne pas les partis politiques. « Cette situation favorise beaucoup plus les hommes que les femmes surtout dans des partis politiques qui n’ont pas assez de moyens qui préfèrent alignés les forts économiquement. Là souvent la femme peine », pense-t-elle.
Eu égard à tout ce qui précède, Me Sylvain Lumu Mbaya, expert électoral revient sur le principe instauré en RDC, celui de la démocratie basée essentiellement sur les regroupements et partis politiques. Pour lui, la charge des frais revient à ces derniers mais pour les femmes indépendantes qui viennent en privée, elles prennent le risque de supporter toute la charge. Pour cet expert électoral, ce problème de la participation féminine peut être résolu différemment si l’on arrive à instaurer le système de la proportionnelle à liste fermée en lieu et place de celle ouverte comme c’est le cas ces jours. « La proportionnelle à liste fermée, consiste à aligner une liste paritaire selon l’esprit et la lettre de l’article 14 de la constitution qui stipule que les pouvoirs publics veillent à l’élimination de toute forme de discrimination à l égard de la femme et assurent la promotion et la protection de ses droits. La femme a droit à une représentation équitable au sein des institutions. Ainsi, la proportionnelle de la liste ouverte consiste en ce que ; une fois que la liste est élue, toutes les personnes sur la liste les sont d’office », explique-t il.
« Le paiement de la caution doit être maintenue, c est une obligation légale et elle constitue une garantie pour l’état d avoir un minimum de sécurité dans la lutte contre la corruption et la fraude avec possibilité d’être repensée ou diminuée de l’avis de Me Adine OMOKOKO du CAFCO, l’objectif étant celui d’augmenter les chances des femmes aux échéances électorales à venir », conclut-il.
Cette enquête a été réalisée par Chantal Kabasua avec l’appui de journaliste pour les droits humains JDH / RDC.
