Polémique autour des propos de Me Carlos Ngwapitshi : quand une citation sortie de son contexte déforme le débat sur la justice congolaise
Rédaction: +243 817 406 088
« Un texte sorti de son contexte n’est qu’un prétexte. » Cette maxime résume parfaitement la polémique née autour des déclarations de Me Carlos Ngwapitshi Ngwamashi. Certains commentaires ont tenté de présenter ses propos comme une attaque contre les magistrats, voire comme des accusations généralisées contre l’institution judiciaire. Pourtant, une lecture honnête de son intervention révèle une réalité bien différente.
Invité à intervenir dans un Space X organisé par le journaliste Stanis Bujakera, l’avocat a répondu à une question simple : la justice congolaise est-elle aujourd’hui sur la bonne voie ?
Chercheur et doctorant en criminologie économique et environnementale à l’École de criminologie et de pathologie sociale de l’Université de Kinshasa, Me Carlos Ngwapitshi a dressé un diagnostic sans complaisance des principaux maux qui minent l’appareil judiciaire congolais : ‘’la corruption, la lenteur excessive dans le prononcé des décisions judiciaires et les conditions de travail particulièrement difficiles des magistrats.’’
Fort de son expérience quotidienne devant les cours et tribunaux, il a expliqué que certaines affaires demeurent malheureusement exposées à l’influence de l’argent. Selon lui, dans certaines juridictions inférieures, l’issue de certains procès dépend davantage des moyens financiers des parties que de la stricte application du droit.
Pour illustrer son analyse, il a évoqué l’affaire du Professeur Roger Masamba, professeur ordinaire des universités a été condamné devant un Tribunal de Paix de Kinshasa alors personnellement incompétent (ce comportement est susceptible d’interférence politique et de corruption). Toutefois, l’avocat a pris soin de distinguer les magistrats qui résistent (à l’instar d’un magistrat de la Cour de Kinshasa/Gombe au nom de Bukabau qui fait correctement son travail en donnant raison à celui qui a raison et tort à celui qui a tort. Des informations connues de tout le personnel cette juridiction.
C’est dans ce contexte qu’il a déclaré qu’ « à 90 %, sans la corruption, la chance est dérisoire de gagner un procès. »
Par cette affirmation, il dénonçait un système dans lequel la corruption implique plusieurs acteurs de la chaîne judiciaire y compris magistrats, avocats, greffiers, huissiers de justice, justiciables et responsables politiques, sans pour autant accuser indistinctement l’ensemble du corps judiciaire.
Les propos de la corruption dans le secteur de la justice n’ont pas commencé avec Me CNgwapitshi. Rappelons par ailleurs le discours du Chef de l’Etat qualifiant la justice congolaise de malade, et celui du Premier Président de la Cour de Cassation lors de la clôture de la formation des magistrats 2025. Il y est revenu avec insistance. A Ce jour, plusieurs magistrats notamment, certains de la Cour d’Appel de Kalemie ont été condamnés pour corruption.
Une fois ses propos sortis de leur contexte par le journaliste, il a immédiatement tenu à les recadrer en apportant une précision de taille.

Une critique dirigée aussi contre la lenteur des hautes juridictions
Me Carlos Ngwapitshi s’est également montré particulièrement critique à l’égard des délais de traitement des dossiers devant les hautes juridictions.
Selon lui, il n’est pas rare d’attendre plus de trois ans pour obtenir un arrêt définitif devant la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage (CCJA). Quant à la Cour de cassation, surnommée par de nombreux praticiens « le congélateur », certains dossiers y resteraient plusieurs années avant même qu’un simple avant-dire droit de réouverture des débats ne soit rendu.
Il a rappelé que la loi prévoit pourtant des délais beaucoup plus courts : ‘’huit jours francs en matière pénale et trente jours en matière civile.’’ Dans la pratique, estime-t-il, ces délais sont très souvent dépassés, au détriment des justiciables.
Un plaidoyer en faveur des magistrats
Loin de vouloir jeter le discrédit sur les magistrats, Me Carlos Ngwapitshi est connu pour avoir régulièrement plaidé en faveur d’une amélioration de leurs conditions de travail. Rappelons à ce sujet que ses dernières interventions étaient relatives au non réajustement des salaires des magistrats suivant leurs nouveaux grades.
Selon lui, la corruption et les dysfonctionnements observés trouvent principalement leur origine dans des causes structurelles qui sont ‘’la faible rémunération des magistrats, le manque d’infrastructures, l’insuffisance des moyens matériels et les conditions de travail souvent indignes.’’
Il a notamment rappelé qu’à une certaine époque, des magistrats du Tribunal de grande instance de Ndjili étaient contraints de siéger en plein air faute de locaux appropriés, une situation qui illustre les difficultés auxquelles reste confrontée la magistrature congolaise.
Des pistes de solution pour désengorger la justice
Au-delà du constat, l’avocat a formulé plusieurs propositions destinées à améliorer le fonctionnement de la justice. Il préconise notamment le développement des modes alternatifs de règlement des différends, tels que la médiation, la négociation et le règlement amiable, afin de désengorger les juridictions et d’accélérer le traitement des litiges.
Au fond, un appel à renforcer l’État de droit
En définitive, les propos de Me Carlos Ngwapitshi ne constituent ni un outrage envers les magistrats ni une imputation dommageable à leur encontre. Ils traduisent plutôt un appel à une réforme profonde du système judiciaire congolais.
Son message est clair : améliorer les conditions de vie et de travail des magistrats, lutter efficacement contre la corruption et réduire les délais de prononcé sont des préalables indispensables à une justice crédible, indépendante et conforme aux exigences de l’État de droit, tel que prôné par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Joël Diawa
