Ituri : une étude menée dans le cadre du projet Borderlands alerte sur l’ampleur de la traite des êtres humains et du trafic illicite aux frontières avec l’Ouganda
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Les autorités provinciales de l’Ituri, les services de sécurité, les acteurs humanitaires ainsi que plusieurs partenaires techniques et financiers ont pris part, mardi 12 mai 2026, à un atelier de restitution des résultats d’une étude consacrée à la traite des êtres humains et au trafic illicite des migrants dans les zones frontalières entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda.
Commanditée dans le cadre du projet Borderlands, financé par l’Union européenne et mis en œuvre sur terrain par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), cette étude a été réalisée entre décembre 2025 et février 2026 dans quatre territoires de l’Ituri : Aru, Djugu, Irumu et Mahagi. Elle vise à mieux comprendre les dynamiques de la traite des personnes, du trafic illicite des migrants et de la contrebande dans cette région frontalière particulièrement exposée à l’insécurité et aux mouvements migratoires.
Les conclusions présentées au cours de l’atelier dressent un constat préoccupant : malgré les efforts entrepris par l’État congolais pour renforcer le cadre légal et institutionnel de lutte contre ces crimes, les réseaux criminels continuent de prospérer dans les zones frontalières de l’Ituri.
Une criminalité transfrontalière en pleine expansion
Selon les résultats de l’étude, la traite des personnes, la migration irrégulière et la contrebande représentent aujourd’hui des menaces majeures pour les communautés locales. Les femmes et les enfants apparaissent comme les principales victimes de ces réseaux criminels.
L’étude révèle notamment que 83 % des acteurs de première ligne interrogés considèrent la pauvreté comme le principal facteur de vulnérabilité des populations face aux trafiquants, tandis que 66 % évoquent l’impact des conflits armés qui secouent plusieurs territoires de l’Ituri.
Dans cette province marquée par les déplacements massifs de populations, les trafiquants profitent de la précarité des familles et de l’insécurité pour exploiter les personnes vulnérables. Plusieurs cas documentés concernent des enfants soumis au travail forcé dans les carrières minières, à la mendicité forcée ou encore au recrutement dans les groupes armés.
Les jeunes filles sont particulièrement exposées à l’exploitation sexuelle, aux mariages forcés et à certaines pratiques traditionnelles comme le « Kwiricha omukasi » assimilées à des formes d’exploitation. Les camps de déplacés et de réfugiés figurent également parmi les espaces où les risques de traite humaine sont les plus élevés.
Un manque criant de connaissances chez les acteurs de terrain
L’un des constats les plus alarmants de cette étude concerne le déficit de connaissances observé parmi les acteurs censés lutter contre ces crimes. Selon les données présentées, seuls 20 % des intervenants de première ligne sont capables de définir correctement la traite des personnes.
Plus grave encore, 96 % des personnes interrogées ignorent l’existence de la loi congolaise réprimant la traite des êtres humains. Le même pourcentage affirme ne disposer d’aucune connaissance sur les structures ougandaises intervenant dans la gestion des cas de traite aux frontières avec la RDC.
Pour le professeur Fils-Lien Ely Thelot, conseiller technique à l’OIM, cette ignorance contribue fortement à l’expansion du phénomène.
« Les acteurs de première ligne, les forces de sécurité, les acteurs de protection des enfants, des femmes et des migrants, dans leur grande majorité, ne savent pas ce qu’est la traite des personnes. Ils ignorent même qu’il existe un texte de loi qui criminalise cette pratique en RDC », a-t-il déclaré.
Il souligne également que certaines victimes ignorent elles-mêmes qu’elles subissent une forme d’exploitation.
« Il y a des victimes qui ne savent pas qu’elles sont exploitées, qu’elles sont victimes de travaux forcés ou d’exploitation sexuelle. Même certains trafiquants considèrent qu’ils rendent service à la communauté », a expliqué le professeur Thelot.
Un cadre juridique pourtant renforcé
La République démocratique du Congo dispose pourtant d’un arsenal juridique important pour lutter contre la traite des êtres humains. Après son adhésion, en 2005, au Protocole additionnel à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, le pays a adopté plusieurs instruments légaux destinés à prévenir et sanctionner ces crimes. Parmi eux figure la loi n°22/067 du 26 décembre 2022 modifiant et complétant le Code pénal congolais en matière de prévention et de répression de la traite des personnes.
Depuis avril 2019, une structure spécialisée a également été mise en place au niveau national : la Coordination en charge de la jeunesse, de la lutte contre les violences faites aux femmes et de la traite des personnes, rattachée à la présidence de la République.
Malgré ce dispositif, les auteurs de l’étude estiment que l’application des textes reste limitée sur le terrain, notamment en raison du manque de formation des services chargés de la sécurité et de la justice.
Des recommandations axées sur la prévention et la protection
Face à cette situation, les chercheurs et les acteurs consultés recommandent une approche structurée autour de quatre axes principaux : la prévention, la protection des victimes, la poursuite judiciaire des trafiquants et le renforcement du partenariat entre les institutions impliquées.
En matière de prévention, l’étude insiste sur la nécessité de développer des programmes de communication pour le changement de comportement afin de sensibiliser les communautés aux risques liés à la traite des personnes.
Concernant la protection, les experts appellent à la mise en place d’un mécanisme efficace de référencement des victimes ainsi qu’au renforcement des structures de prise en charge psychosociale, médicale et juridique.
Le professeur Thelot estime également indispensable de mieux équiper les acteurs judiciaires et les officiers de police judiciaire afin d’améliorer les enquêtes et les poursuites.
« Les acteurs de la poursuite doivent être mieux outillés et mieux informés sur les textes de loi criminalisant la traite des personnes. Il faut aussi soutenir leurs investigations sur le terrain », a-t-il insisté.
L’étude recommande enfin un renforcement de la coopération transfrontalière entre les autorités congolaises et ougandaises afin de faciliter le partage d’informations et la coordination des actions contre les réseaux criminels.
Le gouvernement provincial réaffirme son engagement
Ouvrant les travaux de l’atelier, Dieudonné Omasombo, directeur de cabinet adjoint du gouverneur de l’Ituri, a réaffirmé l’engagement des autorités provinciales dans la lutte contre la traite des êtres humains.
« Le gouvernement provincial de l’Ituri demeure engagé à accompagner toutes les initiatives qui contribuent à la lutte contre la traite des êtres humains et le trafic illicite dans notre province. La protection des populations, surtout des femmes et des enfants, reste une priorité », a-t-il déclaré.
À travers le projet Borderlands, l’OIM et ses partenaires notamment l’Union Européenne, espèrent désormais transformer les recommandations de cette étude en actions concrètes sur le terrain, dans une province où l’insécurité, la pauvreté et les déplacements forcés continuent d’alimenter les réseaux de traite humaine.
Joël Diawa
